Sur la page d’accueil de Twitch, un petit coup de molette vers le bas suffit pour la trouver, signe qu’elle fait bien partie, avec ses 10.000 spectateurs journaliers, des vidéastes les plus influents de la plateforme. Contrairement à la plupart de ses collègues, Kaitlyn «Amouranth» Siragusa n’est pas en train de jouer aux jeux vidéo, mais de se prélasser, en direct, dans son jacuzzi gonflable. L’Américaine aux longs cheveux roux se trémousse sur une banane gonflable, seulement vêtue d’un bikini. Ses bras sont couverts de pseudos, ceux de ses donateurs les plus généreux, qu’elle a elle-même inscrits sur son corps au marqueur noir.

Spectacle curieux pour les non-initiés, ce genre de live, bien que vivement critiqué par les internautes qui y voient une dégradation de l’image de la plateforme, est pourtant devenu un spectacle normal sur Twitch. Chaque jour, des dizaines de streamers et de streameuses se montrent en live depuis leurs bains à remous, haranguant leur public pour qu’il fasse des dons. Né en 2020, le phénomène a désormais son petit nom: la «Hot Tub Meta», ou l’«ère du jacuzzi».

La tendance n’a cessé de prendre de l’ampleur ces derniers mois, surfant sur la vague du reconfinement et du succès grandissant du streaming dans le monde. Il suffit de se pencher sur le succès d’Amouranth, qui l’a exploitée mieux que quiconque, pour s’en rendre compte. Depuis octobre 2020, elle a gagné 13.000 abonnés (qui dépensent tous les mois 5 dollars pour la soutenir) et est désormais le 22e créateur le plus soutenu de la plateforme, la première femme. Son cas est loin d’être isolé: Jenelle «Indiefoxx» Dagres (764.000 followers sur Twitch), «Faith» (472.000 followers) ou encore la Française «Kaellyn» (441.000 followers) ont toutes profité de leurs jacuzzis pour gonfler leurs revenus.

Insultes et menaces

«Je n’avais pas vraiment d’avis sur la question, mais j’avais des spectateurs qui venaient pour me réclamer un stream jacuzzi. Ils m’ont proposé d’en faire un donation goal [une cagnotte financée par les dons des spectateurs] pour en acheter un et c’est parti de là», raconte une créatrice, qui préfère rester anonyme après des menaces de mort. Très vite, ses audiences sont multipliées par cinq. «Honnêtement, je vois beaucoup de gens dire: “c’est inapproprié”, “c’est du porno” et je ne suis pas du tout d’accord. Ce que je fais, ça n’a rien de différent de ce que vous verriez sur une plage. La plupart des gens vont mettre les streameuses jacuzzi dans une case parce que l’installation diffère, mais le contenu est le même: je vais donner des conseils, d’autres vont chanter…»

Au sein de la communauté Twitch, l’explosion des streams jacuzzis est loin d’avoir été bien reçue. Sur les réseaux sociaux, plusieurs créateurs se sont indignés de voir l’essence de leur plateforme bafouée. À commencer par Félix «xQcOW» Lengyel, le streamer n°1 du moment, plus de 5 millions de followers et 79.000 abonnés. «Je vais être honnête, cette tendance Hot Tub est de loin la chose la plus pathétique qu’on ait vue sur Twitch, s’est insurgé le Canadien sur Twitter. Quelle tristesse. Enlevez ce déchet de la page d’accueil.»

Autre avis, là encore sur Twitter, d’une internaute, liké plus de 10.000 fois: «Je suis allée sur Twitch et je me suis sincèrement demandé quelle application j’avais ouverte, explique «MsBananas», captures d’écran à l’appui. Qu’est-ce qui a bien pu arriver à Twitch? Je préfère créer de vraies amitiés et une communauté autour d’une personnalité. […] Pour moi, c’est ce que le streaming devrait être.» Comme elle, beaucoup d’utilisateurs assimilent le stream en maillot à du «soft porn», flirtant volontairement avec les limites de la décence et pouvant potentiellement choquer un public mineur. Certains vont même jusqu’aux insultes, voire aux menaces.

Twitch intervient

Twitch a l’habitude des remarques sur sa supposée perte d’identité. Lancée en 2011 et alors principalement dédiée aux retransmissions des parties de jeux vidéo, la plateforme a changé de visage au moment du confinement, avec l’explosion de la catégorie «Just Chatting», littéralement «Simple discussion». Désormais, les gens viennent sur Twitch pour le gaming, mais aussi pour discuter face caméra ou parler de sujets de société. Dans un autre registre, beaucoup d’internautes avaient adressé des critiques similaires à Samuel Étienne lorsqu’il avait commencé à interviewer des politiques dans son émission en ligne.

Si de nombreux spectateurs campent sur cette vision d’un Twitch «mieux avant», d’autres créateurs ont pris la défense des streameuses jacuzzis, défendant la liberté de création inhérente à la plateforme et, surtout, dénonçant le sexisme déguisé de certaines attaques. C’est le cas de Mathias «Troma» Szanto, streamer français, sur Twitter: «Je vois tout le monde polémiquer sur les streameuses meta Hot Tub en maillot, bikini, etc. Franchement elles font ce qu’elles veulent, et si y a autant de viewers et de subs, c’est qu’il y a de la demande. C’est pas du porno et vos gosses trouveront 100 fois pire sur Google.»

D’autres relevent également que la montée en puissance de ce phénomène ne nuit en rien à leurs audiences. Xavier «mistermv» Dang, l’un des plus gros poissons du Twitch français, constate à propos d’«Indiefoxx», l’une des vidéastes les plus connues sur ce créneau: «Elle streamait de la musique et du chant pendant quatre ans à une centaine d’habitués et tirait sur la corde. En faisant le switch, elle est passée à 10.000-20.000 viewers. Bizarrement, mon audience n’a pas baissé à cause d’elle, alors faudrait arrêter de se focus là-dessus.»

Disponible en deux clics sur internet, le règlement Twitch reste assez évasif sur les contenus suggestifs. Il est simplement indiqué que: «La nudité et le contenu ou activités sexuellement explicites, tels que la pornographie, les actes ou rapports sexuels, et les services sexuels sont interdits.» Rien qui n’inclue directement les streameuses Hot Tub donc, mais la notion d’«activité sexuellement explicite» reste suffisamment vague pour permettre à la «Hot Tub meta» d’exister.

Lors d’un stream où il répondait aux questions des utilisateurs, Marcus «djWHEAT» Graham, directeur des Community Productions chez Twitch, n’a pas pu échapper aux multiples questions sur le sujet. Il s’est rangé derrière la position officielle de la plateforme: «Notre politique en matière de nudité et de tenue vestimentaire autorise les maillots de bain dans un contexte approprié et les jacuzzis entrent dans ce cadre, mais le contenu sexuellement suggestif et explicite, qui est interdit, n’a pas changé. Twitch agira lorsque des contenus du genre nous seront rapportés.»

Le 21 mai, la plateforme s’est pour la première fois exprimée publiquement sur la question des jacuzzis dans un communiqué. Si elle a reconnu un flou dans son règlement et assuré prendre la question au sérieux, elle a tenu à rappeler «qu’être perçue comme sexy par d’autres personnes n’est pas contre nos règles, et que Twitch ne prendra pas de mesures coercitives contre qui que ce soit pour leur attraction présumée». Première action officielle de sa part: la création d’une catégorie «Piscine, Jacuzzis et Plages», pour différencier ce contenu du blabla plus classique.

Discrètement, la propriété d’Amazon, qui s’inquiète pour ses contrats publicitaires, a aussi commencé à suspendre la monétisation de certains streams. À commencer par celui d’Amouranth, qui s’est insurgée dans un thread Twitter: «Hier, j’ai été informée que Twitch a indéfiniment suspendu la publicité sur ma chaîne, a révélé l’Américaine le 18 mai. Ça établit un précédent alarmant et doit servir de mise en garde: même si votre contenu n’enfreint pas directement le règlement, Twitch peut complètement cibler une chaîne en particulier et la démonétiser totalement.»

Dans son communiqué, le groupe a reconnu qu’il aurait dû la notifier de cette sanction, tout en se justifiant: sa chaîne aurait été signalée par la majorité des annonceurs. Pour combler ce nouveau manque de revenus, Amouranth a redoublé d’activité sur… son OnlyFans.

Compilé par le personnel du Conseil du PECO