En Ukraine, pays bilingue, des russophones défendent aujourd’hui la langue ukrainienne, par patriotisme dans le conflit qui les oppose à la Russie. Retour sur l’histoire singulière de la langue ukrainienne, ses spécificités et sa russification.

Aux origine de la langue ukrainienne

Kiev ou Kyiv ? Vous avez sûrement lu les deux ces derniers temps dans les médias pour désigner la capitale ukrainienne. Alors que le pays subit les attaques armées de son voisin russe, le choix d’une graphie n’est pas anodin. La semaine dernière, le journal Libération a fait celui d’abandonner l’orthographe russe, “Kiev” (translittération de l’alphabet cyrillique russe “Киев”, prononcée “Kief”) au profit de sa version ukrainienne, “Kyiv” (dire “Ki-ïve”), officiellement adoptée par l’Etat slave en 1995. Derrière cette double orthographe, c’est l’histoire du passé soviétique et de la russification de l’Ukraine par la langue qui se dessine. Un héritage que de nombreux Ukrainiens souhaitent tenir à distance depuis l’indépendance du pays avec la chute de l’URSS puis la “révolution de la dignité”, en 2014, qui déboucha sur l’annexion de la Crimée par la Russie. 

Les autorités ukrainiennes font désormais davantage la promotion de la langue nationale dans ce pays où la majorité de la population est bilingue et où le russe se fait largement entendre. En 2019, le gouvernement a ainsi voté une loi renforçant l’usage de l’ukrainien dans tous les domaines de la vie publique : élus, fonctionnaires, professeurs ou encore serveurs de restaurant… tous se doivent de maîtriser la “langue de Chevtchenko”. Une mesure dénoncée en Russie comme discriminatoire envers la population russophone d’Ukraine. Alors qu’aujourd’hui, la défense de la langue nationale est devenue en Ukraine un enjeu de sécurité face à la menace russe (elle fait même partie des astuces employées par les Ukrainiens pour démasquer les infiltrés russes), revenir sur son histoire, c’est aussi appréhender la relation tourmentée entre l’Ukraine et la Russie, entre amitié et conflits.

Aux origine de la langue ukrainienne

Parlé par près de 41 millions de personnes d’après des estimations datant de 2007, l’ukrainien fait partie, avec le russe, le biélorusse et le ruthène, des langues slaves orientales. Il partage avec le russe, le serbe, le bulgare ou encore le macédonien, un alphabet cyrillique, créé vers la fin du IXe siècle dans l’Empire bulgare à partir de l’alphabet grec. C’est en Rous de Kyiv, l’ancienne principauté slave orientale en place du milieu du IXe au milieu du XIIIe siècle, qui regroupait la Biélorussie, Russie et Ukraine modernes, que l’on situe les racines de l’ukrainien. A cette époque, déjà, il existe une forme de bilinguisme (ou plus précisément, de diglossie) entre la langue écrite, le slavon, et la langue parlée, l’ancien ukrainien – un peu comme en Europe occidentale, entre le latin d’usage à l’écrit et les langues vernaculaires. “Les premières grammaires d’ukrainien ancien apparaissent vers le début du XVIe siècle, indique la professeure de russe et d’ukrainien à l’Université Lumière Lyon 2 Natalya Shevchenko, dans un long article publié en 2014 dans les Cahiers Sens public. Le premier dictionnaire en langue ukrainienne, lui, paraît en 1596, offrant des équivalents ukrainiens aux mots du slave ecclésiastique. 

Mais l’ukrainien, dans sa version moderne, ne sera mis en place que deux siècles plus tard. “À partir de 1654, quand l’Ukraine est divisée entre la Russie et la Pologne, l’ukrainien de la partie Centre-Est de l’Ukraine se limite à la langue populaire parlée par les paysans“, décrit la linguiste. A la suite des réformes de Pierre le Grand, puis de Catherine II, l’emploi de l’ukrainien littéraire est interdit. C’est le début d’une russification des populations : 

L’usage du russe comme seule langue de communication dans les organismes officiels, le passage au russe de l’intelligentsia ukrainienne et de la majorité des dirigeants cosaques produisent leur effet très rapidement : déjà à la fin du XVIIIe siècle, l’ukrainien disparaît de l’usage officiel sur le territoire russe de l’Ukraine.

Alors que le russe littéraire s’enrichit, l’ukrainien survit dans sa forme populaire, orale. Celle-ci sera à l’origine de la nouvelle langue ukrainienne standardisée. Ce sont notamment des auteurs comme Ivan Kotljarevs’kyj (1769–1838) ou Kvitka-Osnov’janenko (1778 – 1843) qui vont fixer la nouvelle langue littéraire ukrainienne, sa prose. Le plus célèbre des poètes ukrainien, Taras Shevchenko (1814–1861), va enrichir cette langue, alors encore très figée, et la rendre plus vivante. “L’œuvre de Shevchenko contribue au perfectionnement de la langue ukrainienne, à son épanouissement lexical et stylistique : synonymie, néologie, rythmique, etc.“, souligne la spécialiste qui partage son nom avec le grand écrivain. 

A la fin du XIXe siècle, l’évolution de la langue reflète la division du pays pris entre deux empires. Dans la partie austro-hongroise, elle se développe, précisant son vocabulaire aussi bien scientifique que médiatique. En Ukraine de l’Est, au contraire, une succession de décrets tsaristes interdisent l’usage de l’ukrainien au profit du russe. “Il n’y a jamais eu de langue ukrainienne, il n’y en a pas maintenant et il n’y en aura jamais“, énonce même une circulaire du ministre de l’Intérieur de l’empereur russe Alexandre II, le 8 juillet 1863… “Même le nom ukrainien est prohibé et remplacé par un autre – malorusskij, ‘petit-russe‘”, explique Natalya Shevchenko.

Les révolutions russes du XXe siècle permettront à la langue ukrainienne de revivre et d’évoluer à nouveau. Lors d’une première courte période d’indépendance de l’Ukraine, de 1917 à  1930,  de nombreux dictionnaires ukrainiens paraissent, contribuant à la normalisation de la langue, de son alphabet et de son orthographe. L’annexion du pays à l’URSS en 1922 ne marquera pas pour autant le coup d’arrêt de l’ukrainien. “La politique de l’État soviétique par rapport aux minorités nationales se distinguait de celle de l’Empire, souligne la spécialiste. Leur politique dans les questions nationales devait être souple“. Aussi chaque nation de l’URSS pouvait-elle utiliser sa propre langue. L’Ukraine fait alors de l’ukrainien sa langue officielle, et le russe devient la langue de communication avec l’URSS. 

L’ukrainien est alors presque la norme. Dans la presse ou à l’école ou à la mairie, on s’efforce de parler avec les lettres et les mots de Shevchenko. “Entre 1924 et 1933, six dictionnaires bilingues ont ainsi vu le jour : deux ukrainien-russe et quatre russe-ukrainien, décrit l’universitaire. Entre 1917 et 1933, près de 130 dictionnaires ukrainiens différents, notamment terminologiques, auraient été publiés. A cette même période, l’orthographe ukrainienne qui connaissait une déclinaison orientale et une autre occidentale, est fixée par une Commission spéciale. 

Mais les bolchéviks ne voyaient pas d’un bon œil un tel développement de l’ukrainien. Ils vont même parler d’un “génocide” linguistique à l’encontre de la langue du “frère russe” et qualifier de “bourgeois” et de “nationalistes” les linguistes ukrainiens. Progressivement, le russe va reprendre ses quartiers dans les administrations et à l’école… C’est le début d’une russification du pays par assimilation linguistique. Certains mots, ou même constructions grammaticales, sont tout bonnement interdits par les instances communistes russes, et les dictionnaires bilingues russe-ukrainien et ukrainien-russe, remaniés pour valoriser sur papier la position des mots proches du russe ou russifiés.

Les Ukrainiens ont-ils deux langues maternelles ?

Jusqu’à la chute de l’URSS, cette politique soviétique s’immisçant dans la langue est portée par des slogans vantant la fraternité des deux peuples voisins. D’ailleurs, ne s’illustrait-elle pas dans la réussite du bilinguisme des Ukrainiens soviétiques ? Malgré les actions de mouvements de défense de la langue ukrainienne vivement réprimées, l’Ukraine n’a pas résisté à la russification. A l’inverse de l’arménien, du géorgien, du lituanien, du letton ou de l’estonien “la parenté de l’ukrainien et du biélorusse avec le russe a condamné ces deux langues à la destruction progressive“, considère Natalya Shevchenko. 

Ainsi, dans les années 1980, on décide que le bilinguisme en Ukraine n’est pas un problème : le russe est de fait majoritairement parlé par les Ukrainiens, et les autorités le désignent comme la “seconde langue maternelle” des Ukrainiens. Lors du recensement de 1989, 64 % des personnes interrogées déclarent l’ukrainien comme leur langue maternelle, tandis que seulement 44 % indiquent préférer s’exprimer en ukrainien. “Ces 20 % de décalage témoignent d’un phénomène qu’on appelle en sociolinguistique loyauté linguistique, c’est-à-dire une ‘fidélité’ linguistique du locuteur, son sentiment d’appartenance à une communauté linguistique donnée, précise l’universitaire. Et même ce chiffre de 44 % me paraît excessif car il témoigne plus du sentiment d’appartenance à une nation que d’une maîtrise de la langue ukrainienne à cette époque“. 

Cette même année, le 28 octobre 1989, l’ukrainien est par ailleurs décrété comme langue officielle du pays, sans exclure les autres langues des minorités ethniques… comme les Russes. De fait, le russe est évidemment toujours employé, en particulier, bien sûr, dans les régions russophones. Le russe obtient même le statut de langue d’Etat en république autonome de Crimée, avant son annexion par la Russie, et dans les régions de Donetsk et de Louhansk, il est depuis 1994 “la deuxième langue d’État”. 

C’est à partir des années 2000 (et a fortiori au moment des mouvements révolutionnaires de 2014), que l’Ukraine accorde plus d’importance à l’ukrainien dans la définition de l’identité nationale et instaure une politique de promotion de l’ukrainien. En 2012, le Parlement ukrainien adopte cependant une loi permettant l’utilisation d’une “langue régionale” dans les régions où les minorités ethniques dépassent les 10 % de la population. Suite à cette loi, 13 sur 27 régions ukrainiennes deviennent officiellement bilingues russe-ukrainien. En 2014, le président par intérim fait voter la révocation de cette loi, avant de se rétracter sous la colère des populations des régions du Sud et de l’Est de l’Ukraine… Si les Russophones et les ukrainophones ne forment pas pas deux communautés distinctes, les spécificités régionales persistent. 

Parler ukrainien en temps de guerre

Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine depuis 2019, représente bien la subtilité de cette question (bi)linguistique : parlant le russe depuis l’enfance, il passe aisément de cette langue maternelle à l’ukrainien dans ses discours. Peu de temps après son élection, lors de l’adoption de lois promouvant l’ukrainien à l’initiative de son prédécesseur Petro Porochenko, il avait préféré défendre la langue ukrainienne par “l’incitation et [par] des exemples positifs plutôt que des interdictions et des sanctions“. En janvier 2021 était votée une loi renforçant l’usage de l’ukrainien dans tous les secteurs des services ; en juillet, un examen pour évaluer le niveau d’ukrainien devenait nécessaire pour obtenir la nationalité ukrainienne, devenir ministre, juge ou… président. 

Aujourd’hui, le conflit ouvert entre la Russie et l’Ukraine repose autrement la question de la politique linguistique de l’Etat indépendant. Lorsque le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine publiait un article intitulé “Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens” en russe ET en ukrainien (une grande première sur le site du Kremlin !), le président ukrainien ironisait sur le fait que le chef d’Etat russe mettait du temps à lui répondre car “il apprenait l’ukrainien”… Désormais, certains russophones décident de parler ukrainien pour afficher leur défense de l’indépendance ukrainienne. Une partie de la jeunesse, notamment, se met à défendre cette langue. Comme l’influenceur Danylo Haïdamakha : né dans une famille russophone originaire de Crimée, il est récemment devenu célèbre sur Tik Tok pour ses vidéos humoristiques sur l’ukrainien. Comme lui, certains de ses abonnés disent s’être mis à l’ukrainien “après l’agression russe“. Aujourd’hui, le jeune homme âgé de 21 ans se prépare à faire bientôt son service militaire.