La capitale hongroise, privée de visiteurs étrangers par la pandémie, n’est plus la même sans ses Anglais bourrés et ses cohortes d’EVG.

Quand j’avais encore la vingtaine, j’allais souvent boire des bières dans le secteur festif du VIIe arrondissement de Budapest, alias le Bulinegyed, où les bars plus ou moins sympas se recensent par dizaines. En retournant vers la ligne de tram 4-6 me ramenant en direction de mon domicile via le Nagykőrút, le boulevard circulaire intérieur de la capitale magyare, je croisais, au minimum, une bande de citoyens de Sa Majesté bourrés comme des alambics et des traces plus ou moins fraîches de vomi sur le trottoir. En même temps, difficile de ne pas se laisser tenter par l’ivresse quand les pintes coûtent deux euros.

Depuis que la pandémie s’est invitée dans nos vies, les cliques de Britanniques ont cessé de troubler la tranquillité déjà précaire des habitants du secteur n’ayant pas encore monnayé leur appart sur Airbnb. Le 1er septembre 2020, la Hongrie fermait ses frontières à tous les touristes jusqu’à nouvel ordre par crainte d’une explosion du nombre de cas de Covid. Les barrières à l’entrée du territoire magyar n’ont pas empêché le pays d’être le plus endeuillé au monde en proportion de sa population. Ironie du sort, les dégâts considérables occasionnés par la troisième vague émanent du variant anglais.

Escape games et tourisme dentaire

Si les terrasses de Budapest ont rouvert fin avril, la ville n’est pas aussi pleine que d’ordinaire en cette période de week-ends prolongés brassant une myriade de visiteurs étrangers sur les bords du Danube. Les restaurants du Korzó, promenade bordant le fleuve côté Pest, ont connu meilleure fréquentation. Au sommet du mont Gellért, nul besoin de se faufiler parmi une noria de téléphones pour prendre un selfie avec le Palais de Budavár, l’église Mátyás, le Pont des Chaînes et le Parlement en arrière-plan. Dans les allées des Halles Centrales, les sachets de paprika en poudre se décomposent sur les étalages.

En une décade, Budapest est devenue une destination incontournable des city-breakeurs de tous âges. Des jeunes viennent enterrer leur vie de garçon (comme moi) ou de fille entre défis dingues, crochets au club de striptease, limousines et whiskys cocas avant de passer la bague au doigt. Des groupes de potes ou de collègues de boulot s’éclatent dans la foultitude de salles d’escape games de la ville. Des croisiéristes savourant leur retraite immortalisent les monuments de la cité danubienne lorsque leur embarcation fend la localité coupée en deux par le second cours d’eau du Vieux Continent.

L'airbnbisation exponentielle de la ville méritait clairement un temps de répit.

Et quand les sexagénaires n’admirent pas Budapest depuis le pont d’un navire battant souvent pavillon allemand ou helvète, ils alimentent le juteux business du tourisme dentaire, Français et Suisses en tête. Les patients accompagnés d’interprètes remplissent des cabinets tout aussi sophistiqués que dans l’Hexagone où l’on installe couronnes et bridges pour la moitié, voire le tiers des standards occidentaux. Forcément, ça ramène du monde. D’autant plus car notre chère Sécu couvre une part de l’intervention. Le Lanzarote des quenottes repartira sûrement comme en 40 une fois le marasme du Covid-19 terminé.

Concernant les tournages hollywoodiens, croisés par quantité d’habitants de Budapest au détour des artères du centre-ville ayant souvent servi de faux Paris, faux New-York, ou faux Moscou, je suis certain que l’usine à rêves se ruera de nouveau sur place lorsque la crise sanitaire sera vraiment derrière nous. Les stars américaines adorent Budapest. Will Smith célébra son anniversaire en donnant un concert hip-hop devant la basilique Saint-Étienne pendant le tournage de Gemini Man et escalada l’un des piliers du Pont des Chaînes pour concocter une vidéo Instagram dansante qui fit le tour de la planète.

Euro de foot en vue

De vous à moi, le ballet des pochetrons d’outre-Manche beuglant à tout rompre et incapables de retenir leur bile dans le Bulinegyed, des Américains ou des Asiatiques claquant une fortune pour un simple cappuccino au New York Café, des kékés français enivrés par les EVG et des bateaux de seniors inondant le Danube ne me manque pas tant. Vous me trouverez certainement gonflé en tant que Budapestois d’adoption, mais l’airbnbisation exponentielle méritait clairement un temps de répit. Les compatriotes vivant à Barcelone, à Lisbonne ou à Amsterdam partagent sans doute mon sentiment.

Les supporters éviteront la quarantaine avec un PCR négatif, un certificat de vaccination ou une attestation de contamination dans les six mois précédents.

Plombées par l’absence forcée des touristes, les réservations de meublés reprennent des couleurs avec l’Euro de football débutant le 11 juin. Budapest, unique ville-hôte du tournoi annonçant 100% de jauge de spectateurs malgré le contexte sanitaire, accueillera un huitième de finale et trois matchs de poule dont un Portugal-France, remake de la finale perdue de 2016, ainsi qu’un Hongrie-France, susceptibles d’attirer des charters complets de fans des Bleus. Les supporters éviteront la quarantaine avec un PCR négatif, un certificat de vaccination ou une attestation de contamination dans les six mois précédents.

Comme la plupart des spots privilégiés de la génération Easyjet, la mecque continentale du porno s’est retrouvée le bec dans l’eau à cause du contexte épidémiologique clouant les projets de voyage au sol. Sur l’ensemble de la Hongrie, particulièrement à Budapest, entre 200.000 et 250.000 professionnels du tourisme, serveurs et cuisiniers compris, auraient délaissé le secteur au cours de l’année écoulée. Les guides toujours debout se languissent de leurs groupes en puisant dans leurs dernières économies. Les terrasses sont ouvertes, mais les chiffres d’affaires attendent impatiemment la clientèle étrangère.

Revenez quand même!

La moitié de la population hongroise est vaccinée et la vie reprend peu à peu ses droits, même si les théâtres, les musées, les cinémas, les zoos et les bains ne restent pour l’heure accessibles qu’aux détenteurs du certificat d’immunité, carte plastifiée postée huit à dix jours après la première injection. Les rives de l’indémodable lac Balaton seront probablement envahies de touristes hongrois cet été, mais Budapest ne peut pas se passer éternellement des Chinois, des Russes et des autres. Les frontières sont encore fermées pour les visiteurs étrangers, mais la délivrance n’est qu’une question de semaines.

Alors, dès le feu vert, revenez garnir le Gozsdu Udvar, allée du quartier de la fête fourmillant de bars et de restaurants propices aux bamboches nocturnes. Revenez contempler le Danube par la fenêtre du tram numéro 2 longeant le fleuve côté Pest. Revenez photographier les défilés de hussards devant le Palais Sándor et la relève de la garde parlementaire sur le parvis de l’Assemblée nationale. Revenez engloutir des crêpes chocolat-noix-raisins-secs-rhum chez Gundel, manger des gâteaux chez Hauer ou Gerbeaud et pique-niquer sur l’île Marguerite ou au cœur du Városliget, poumons verts de Budapest.

Revenez vous agglutiner sur la place des Héros et relâcher la pression dans les thermes Széchenyi tout proches, où des vieux habitués s’affrontent aux échecs en slip de baignade indécemment moulant. Revenez trinquer dans le décor vintage du célèbre ruin-pub Szimpla Kert où, en temps de semestres Erasmus sans pandémie, on distingue autant de langues que de variétés d’alcool disponibles. Revenez occuper le Bastion des Pêcheurs et le sommet de la Basilique Saint-Étienne, offrant de magnifiques panoramas sur l’ensemble de la capitale. Après tout, sans vous, Budapest n’est plus tout à fait pareille.

Compilé par le personnel du Conseil du PECO