Covid-19 : face à la troisième vague, l'Espagne refuse toujours le confinement
Covid-19 : face à la troisième vague, l’Espagne refuse toujours le confinement

Alors qu’ils ont le deuxième taux d’incidence le plus élevé du monde, nos voisins ibériques optent pour l’attentisme et des décisions régionales incompréhensibles.

ans une Europe paniquée face aux nouveaux variants, l’attentisme espagnol a de quoi surprendre. Malgré une hausse des cas de Covid-19 vertigineuse depuis trois semaines et un taux d’incidence deux fois supérieur à celui de la France, l’Espagne se refuse toujours à tout confinement. Même le couvre-feu, timidement fixé à 22 heures, ne bougera pas. Les restaurants et les bars restent ouverts dans la majorité des régions.

Avec 410 nouveaux cas pour 100 000 habitants, l’Espagne a actuellement le deuxième taux d’incidence le plus élevé au monde, juste derrière le Portugal. Les médecins alertent : cette troisième vague pourrait rapidement emboliser le système de soins. Dans la région de Valence, trois hôpitaux de campagne construits au printemps ont déjà été remis en service samedi.

Pour autant, le gouvernement espagnol ne s’affole pas, constatant que si la courbe des cas augmente toujours, elle augmente nettement moins vite. “Il nous faut agir avec des mesures aussi chirurgicales que possible”, a assuré le ministre de la Santé Salvador Illa, qui quittera son poste ce mardi pour être candidat aux élections régionales en Catalogne. L’Espagne ayant surmonté avec succès la deuxième vague sans confinement, Madrid veut croire que les mêmes mesures “chirurgicales” suffiront à passer l’épreuve hivernale. Les épidémiologistes sont très sceptiques et la fronde politique monte dans les régions. Quatre communautés autonomes ont demandé au gouvernement la possibilité d’appliquer un confinement dans leur zone. Requête refusée. Même psychodrame quelques jours plus tard quand une dizaine de communautés ont réclamé que le couvre-feu de 22 heures soit avancé à 20 heures. Là encore, refus catégorique de Madrid.
Restaurants ouverts dans une majorité de régions

Ignacio Rosell, professeur de santé publique à l’université de Valladolid, se désespère de ces querelles politiques : “La première vague avait été gérée par l’État, qui avait mis en place un des confinements les plus stricts d’Europe. La deuxième vague avait été plutôt laissée à la compétence des communautés. Pour cette troisième vague, tout le monde se rejette la responsabilité de la situation. Le gouvernement est passif mais, dans le même temps, les communautés n’utilisent pas tous les moyens dont elles disposent : les écoles sont ouvertes dans toutes les régions et les restaurants dans la majorité d’entre elles.”

Le gouvernement central ne le dit pas ouvertement, mais l’Espagne n’a tout simplement pas les moyens de se payer un nouveau confinement. Le secrétaire à la Santé de Catalogne Josep Maria Argimon avait mis les pieds dans le plat en novembre, au moment de lever les restrictions de la deuxième vague : “Nous ne sommes pas un pays pauvre, mais nous ne sommes pas non plus un pays riche. Si nous pouvions aider les secteurs affectés, nous ne réouvririons pas tout”. L’Espagne est une économie de services, dans lequel les restaurants et les bars ont une place prépondérante. Les fermer obligerait à les indemniser et l’Espagne a les poches vides.

Alors que la menace des variants hante les nuits d’Angela Merkel et a fait naître en France le concept de “confinement préventif”, Madrid paraît très en retrait sur cette thématique. Faute d’un système de détection approprié, le rôle joué par le variant britannique dans cette troisième vague reste inconnu. Les chiffres officiels annoncent 0,3% des cas liés à cette souche mais les hôpitaux de Madrid et de Cantabrie rapportaient ce week-end jusqu’à 20% des cas liés. “Le gouvernement ne prend pas en compte le fait que les variants changent la donne, parce qu’économiquement il ne peut pas se permettre de prendre les mesures nécessaires”, estime le data scientist Gerard Gimenez Adsuar. “Je ne pense pas que le Portugal puisse davantage se le permettre, mais face à la menace du variant britannique, ils ont décidé de fermer les écoles”.


“Nous avons passé un meilleur Noël que nous n’aurions dû”

“Le problème, ce n’est pas la souche britannique, ce sont nos comportements”, a soutenu le ministre de la Santé espagnol. Le pays a la particularité d’avoir enchaîné non pas deux fêtes de fin d’année mais quatre ! La troisième vague a commencé juste après le “Pont de la Constitution”, un long week-end de détente pour les Espagnols début décembre. Les cas ont ensuite explosé après l’enfilade Noël-Nouvel An-Épiphanie. Il faut dire qu’en Espagne, les enfants n’ouvrent leurs cadeaux de Noël, livrés par les Rois Mages, que le 6 janvier. Avec une maladie qui a un intervalle sériel (le temps qu’il faut pour qu’une personne nouvellement infectée en infecte une autre) de six à sept jours, enchaîner trois fêtes familiales en une semaine est une gageure : les contaminés de Noël contaminent au Nouvel An, ceux de Nouvel An à l’Épiphanie. “Je suis désolé de le dire mais nous avons passé un meilleur Noël que nous n’aurions dû”, a déploré Fernando Simón, le Jérôme Salomon espagnol, regrettant que les règles fixées – pas plus de dix personnes – n’aient pas toujours été respectées.

Après de longs mois de mesures sanitaires, la société espagnole apparaît lessivée et l’expression “fatiga pandemica” a même fait son entrée sur Wikipedia : “un état d’épuisement psychologique résultant des restrictions [qui fait que] certaines personnes ont tendance à abandonner ces précautions”. Car si l’Espagne et ses restaurants ouverts peut paraître permissive, le pays mérite aussi sa place au panthéon de l'”Absurdistan” sanitaire. Les régions usent et abusent du confinement dit “périmétral” qui empêche les citoyens de sortir de leur ville ou de leur région – mais pas de leur maison. La mesure était appropriée l’été dernier quand des clusters de travailleurs agricoles obligeaient à isoler certaines provinces. Aujourd’hui, elle fait nettement moins sens alors que le virus circule partout. “Les gens ne croient plus à l’importance des mesures”, déplore Ignacio Rosell. “Dans une région, les bars sont ouverts, dans une autre, ils sont fermés ; dans une région, ils ferment à 22 heures, dans une autre, à 20 heures. Cette confusion donne l’impression que les mesures sont arbitraires et non fondées sur des preuves scientifiques.”

Rincée par les restrictions, fataliste face à la troisième vague, la société espagnole a placé tous ses espoirs dans les vaccins. Un vrai motif de fierté pour le pays, qui apparaît à la quatrième place des pays européens les plus avancés avec 2,5% de la population ayant reçu une première dose. Mais la glorieuse campagne espagnole a été brutalement stoppée par un scandale national : de nombreux responsables politiques et militaires ont obtenu un passe-droit pour se faire vacciner avant les publics prioritaires. Accusé d’avoir profité de privilèges indus, le chef d’État major de l’armée, le général Villarroya, a présenté sa démission samedi.

Compilé par le personnel du Conseil du PECO