Coincée par la concurrence en France et par une expansion internationale ratée sur le plan des revenus, la licorne française a traversé une phase très délicate en 2016 et en 2017, qui a nécessité une remise à plat du modèle économique et la définition de nouvelles ambitions. Rentable sur les neuf premiers mois de 2018, BlaBlaCar s’est remis en ordre de marche et vise la Bourse en 2020.

Créé en 2006 par Frédéric Mazzella, Nicolas Brusson et Francis Nappez, BlaBlaCar a su combiner la puissance du numérique
Créé en 2006 par Frédéric Mazzella, Nicolas Brusson et Francis Nappez, BlaBlaCar a su combiner la puissance du numérique

Entrer dans le cercle très fermé des licornes -les startups valorisées plus d’un milliard de dollars- ne signifie pas que le plus dur est fait et que la suite ne sera qu’un long fleuve tranquille. BlaBlaCar, icône de la French Tech, l’a appris à ses dépens : après plusieurs années de croissance folle, le leader mondial du covoiturage, devenu l’une des rares licornes françaises en 2015, a connu un coup d’arrêt de sa croissance en 2016 et en 2017, avant de retrouver de l’allant en 2018.

Deux années de doutes et de difficultés qui ont forcé la startup parisienne à revoir les fondamentaux de son modèle économique, et même à “pivoter” pour redéfinir sa proposition de valeur et trouver de nouveaux relais de croissance. Une “galère”, d’après Nicolas Brusson, le co-fondateur et Pdg de BlaBlaCar, qui a fini par payer : l’entreprise vient d’annoncer qu’elle est rentable pour la première fois de son histoire en 2018.

De l’hypercroissance au net ralentissement

Créé en 2006 par Frédéric Mazzella, Nicolas Brusson et Francis Nappez, BlaBlaCar a su combiner la puissance du numérique -un site Internet puis une application mobile, la géolocalisation, un algorithme de mise en relation entre l’offre et la demande- avec l’appétence très française pour l’économie collaborative, pour propulser la pratique du covoiturage d’abord en France, puis dans le monde. Grâce à des prix défiant toute concurrence et à une communication axée sur la “convivialité” d’un modèle CtoC (consumer to consumer), BlaBlaCar s’est imposé comme “la” plateforme de mise en relation entre des conducteurs cherchant à réduire leurs frais et des passagers en quête d’un trajet à moindre coût, prélevant au passage une commission de 20% sur chaque course.

Pionnier dans son domaine, BlaBlaCar évangélise d’abord le marché à la fin des années 2000 puis explose au début des années 2010. Plusieurs levées de fonds massives (10 millions de dollars en 2012, 100 millions en juillet 2014, 200 millions en septembre 2015) lui permettent de croître très vite et de s’étendre partout dans le monde, à l’exception notable de la Chine, un marché trop complexe, et des Etats-Unis, où la faiblesse du prix de l’essence et les énormes distances entre les villes empêchent l’éclosion de ce type de services. Entre 2012 et 2016, BlaBlaCar s’implante dans 22 pays, rachète 8 sociétés et devient la deuxième licorne française après vente-privee.com.

Problème : le moteur s’enraye à partir du deuxième semestre de 2016.

A l’international, BlaBlaCar avait sous-estimé la difficulté. La startup réalise que sa conquête du monde coûte très cher et ne rapporte quasiment rien : lors de la longue phase d’évangélisation puis de croissance dans les pays émergents (Brésil, Inde, Europe de l’Est, Turquie, Russie, Ukraine, Mexique…) BlaBlaCar ne prélève pas de commission. L’entreprise est donc aujourd’hui rentable grâce à seulement 5 marchés sur 22. La France, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne sont les seuls pays où BlaBlaCar engrange des revenus.

“Il a fallu réduire la voilure”

Ce déploiement international raté sur le plan des revenuss’explique, selon Nicolas Brusson, par les spécificités locales. “Le modèle de la commission de 20% sur chaque trajet n’est pas applicable de la même manière partout, pour des raisons à la fois pratiques et culturelles“. En Turquie par exemple, le retard dans la numérisation de la société et la culture du cash représentent un frein pour l’instant insoluble. En Pologne, BlaBlaCar a dû basculer sur l’abonnement pour trouver un modèle adapté au pays. En 2017, la société réalise qu’elle ne peut mener de front la gestion de tant de nouveaux marchés et décide de fermer ses bureaux en Turquie, en Grande-Bretagne, en Inde et au Mexique. Le service BlaBlaCar fonctionne toujours, mais l’entreprise n’a plus d’employés sur place.

Mais les difficultés ont sérieusement terni l’image de BlaBlacar ces deux dernières années dans l’écosystème tech. L’entreprise est passée de 500 à environ 350 salariés, sous l’effet à la fois d’un écrémage volontaire et d’une fuite des talents, y compris au sein de la direction opérationnelle.

Pour une startup, privilégier la croissance au mépris de la rentabilité pendant une décennie peut faire mal au moindre pépin de croissance. La valorisation de BlaBlaCar en a donc pris un coup. Si certaines mauvaises langues doutent que la startup soit encore une licorne, Nicolas Brusson et Frédéric Mazzella assurent que sa valorisation reste au-dessus du milliard de dollars. D’après nos informations, BlaBlaCar, qui était officiellement valorisée 1,6 milliard de dollars (1,4 milliard d’euros) lors de son tour de table de 200 millions de dollars en 2015, vaudrait aujourd’hui autour de 1,2 milliard d’euros. Une dépréciation due à plusieurs opérations financières non-médiatisées, en 2016 et en 2017.